Il est des langues qui traversent les frontières pour devenir des terres d’inspiration. Benjamin Britten, figure majeure de la musique britannique du XXe siècle, a trouvé dans les vers de Victor Hugo, Paul Verlaine et Arthur Rimbaud une liberté créatrice singulière. Près d’un siècle plus tard, cette passion française renaît à Metz, sous la direction de David Reiland. Avec Britten : En français !, l’Orchestre national de Metz Grand Est et le ténor Cyrille Dubois, accompagnés du pianiste Tristan Raës, redonnent voix à cette rencontre entre poésie et musique, dans un album enregistré à l’Arsenal et paru chez Aparté.
Benjamin Britten n’a jamais cessé de regarder au-delà des côtes anglaises où il a vu le jour en 1913. Si son œuvre demeure profondément liée à la culture britannique, elle s’est aussi nourrie d’influences européennes, parmi lesquelles la littérature française occupe une place singulière. De Victor Hugo à Arthur Rimbaud, plusieurs générations de poètes ont accompagné son évolution, lui offrant des univers dont il a exploré les ressources musicales. C’est cette relation que l’Orchestre national de Metz Grand Est a choisi de mettre en lumière. Enregistré du 14 au 18 avril 2026 à l’Arsenal Jean-Marie Rausch, Britten : En français ! est paru le 23 octobre sous le label Aparté. Dirigée par David Reiland, la formation messine y retrouve le ténor Cyrille Dubois et le pianiste Tristan Raës autour d’un programme qui embrasse plusieurs périodes de la création du compositeur. L’originalité de cet enregistrement tient au parcours qu’il dessine. Les Quatre chansons françaises, composées dans l’adolescence, côtoient Les Illuminations, inspirées des poèmes de Rimbaud, tandis que des arrangements de chansons populaires révèlent une autre facette de l’écriture de Britten. À travers ces partitions, la langue française apparaît comme un espace d’expérimentation où le musicien a progressivement affirmé sa personnalité. Pour Cyrille Dubois, cette exploration prolonge une carrière marquée par une attention particulière à la mélodie et aux rapports entre poésie et chant. Son intégrale des mélodies de Gabriel Fauré, enregistrée avec Tristan Raës, lui a valu un Gramophone Award en 2023.
Les premières amours françaises
L’histoire commence en 1928. Benjamin Britten n’a pas encore quinze ans lorsqu’il compose ses Quatre chansons françaises, dédiées à ses parents à l’occasion de leur anniversaire de mariage. Cette œuvre de jeunesse révèle déjà une sensibilité attentive aux nuances du langage et aux possibilités expressives de l’orchestre. Les textes empruntés à Victor Hugo et Paul Verlaine lui permettent d’explorer des sentiments contrastés, entre contemplation, inquiétude et mélancolie. Nuits de juin, Sagesse, L’Enfance et Chanson d’automne composent ainsi un ensemble dans lequel la voix dialogue avec les instruments plutôt que de simplement se détacher sur leur accompagnement. À cette époque, Britten découvre les innovations de la musique française, particulièrement celles de Claude Debussy. Certaines harmonies, la transparence des textures instrumentales et l’importance accordée aux suggestions poétiques témoignent de cette influence. Pour autant, le jeune compositeur ne se contente pas de reproduire les modèles qu’il admire. Il commence à élaborer une écriture dans laquelle chaque inflexion du texte trouve une correspondance musicale. Cette recherche annonce une préoccupation qui traversera une grande partie de son œuvre : donner aux mots une présence dramatique sans sacrifier l’autonomie de la musique. Le destin de ces chansons a pourtant été singulier. Longtemps demeurées inédites au concert, elles n’ont été révélées au public qu’après la disparition de Britten, survenue en 1976. Leur première exécution publique a eu lieu le 10 juin 1980, au festival d’Aldeburgh, avec la soprano Heather Harper et l’English Chamber Orchestra dirigé par Steuart Bedford. Plus d’un demi-siècle séparait alors leur composition de cette création tardive. Leur présence sur le disque messin permet aujourd’hui de retrouver une étape méconnue du parcours du musicien, bien avant qu’il ne s’impose comme l’une des figures majeures de la création britannique.
Rimbaud, une liberté nouvelle
Lorsque Britten achève Les Illuminations en 1939, son univers musical a profondément évolué. Âgé de vingt-cinq ans, il a quitté l’Angleterre pour l’Amérique du Nord avec le ténor Peter Pears, qui deviendra son compagnon et l’un de ses interprètes privilégiés. Dans un monde gagné par les tensions précédant la Seconde Guerre mondiale, le compositeur s’est tourné vers les poèmes en prose de Rimbaud, dont les visions et les ruptures de langage lui ont inspiré une œuvre d’une remarquable intensité. La poésie n’y constitue plus seulement le point de départ du chant : elle devient le moteur d’une construction musicale où chaque image semble appeler une transformation sonore. Créées à Londres le 30 janvier 1940 par la soprano Sophie Wyss et le Boyd Neel Orchestra, Les Illuminations ont d’abord été destinées à une voix féminine. Peter Pears contribuera ensuite à leur diffusion dans le répertoire des ténors. Britten a choisi de confier l’accompagnement aux seules cordes, mais il en a exploité toutes les ressources pour faire naître des atmosphères contrastées. Les instruments peuvent suggérer l’agitation, la violence ou l’apaisement, tandis que la voix traverse des états expressifs parfois opposés au sein d’une même séquence.
Le cycle se déploie en neuf sections. Dès la Fanfare initiale, le compositeur installe un univers où les tensions rythmiques répondent aux images du poète. Villes fait surgir une agitation presque visionnaire, tandis que Marine évoque le mouvement et l’instabilité. Plus loin, Being Beauteous introduit une dimension contemplative, avant que Parade ne retrouve une énergie théâtrale. Enfin, Départ referme l’ensemble dans une atmosphère de dépouillement. Ces épisodes ne composent pas un récit continu : ils proposent une succession de visions dont la cohérence naît de la relation entre les mots et les sons. Pour les interprètes, cette écriture impose un équilibre délicat. Le chanteur doit préserver l’intelligibilité du français tout en épousant les brusques changements de caractère de la partition. L’orchestre, quant à lui, doit passer d’une grande intensité à des passages presque murmurés sans rompre la continuité du discours. Sous la direction de David Reiland, les musiciens messins abordent ainsi une œuvre dont la difficulté tient autant à la précision collective qu’à la richesse des nuances. Entre ces deux grandes œuvres orchestrales, l’album ménage une respiration avec huit chansons populaires arrangées par Britten. La Noël passée, Voici le printemps, Fileuse, Le roi s’en va-t’en chasse ou encore La belle est au jardin d’amour témoignent de son intérêt pour des mélodies transmises par la tradition orale. Le compositeur en préserve le caractère immédiat, tout en introduisant dans l’accompagnement des subtilités harmoniques et rythmiques. Le piano de Tristan Raës retrouve ici une place essentielle auprès de Cyrille Dubois, dans un dialogue où la simplicité apparente des airs laisse affleurer toute la finesse de leur écriture.
Des interprètes à l’unisson
Cette diversité de styles correspond à la trajectoire de Cyrille Dubois. Le ténor français a construit une carrière qui embrasse aussi bien le répertoire baroque que la création contemporaine, sans négliger l’opéra-comique ni les grandes partitions lyriques. Sa discographie reflète cette curiosité, avec notamment des enregistrements consacrés à Franz Liszt, Nadia et Lili Boulanger, ainsi qu’aux Canticles de Britten. Il a également abordé Pygmalion de Rameau avec Les Talens Lyriques, sous la direction de Christophe Rousset. Au fil de ces projets, il a développé une approche dans laquelle la souplesse vocale demeure étroitement liée à la compréhension du texte. Sa collaboration avec Tristan Raës s’inscrit dans cette démarche. Leur travail autour de Fauré a nécessité une connaissance approfondie des équilibres entre chant et piano, mais aussi une attention constante aux inflexions de la langue. Les arrangements de Britten leur offrent un terrain différent, où la spontanéité des mélodies populaires doit cohabiter avec une écriture instrumentale parfois inattendue. Cette complicité donne une unité au volet chambriste de l’album.
Directeur musical de l’Orchestre national de Metz Grand Est depuis 2018, David Reiland a développé une carrière internationale qui l’a notamment conduit à la tête du Sinfonietta Lausanne et du Korean National Symphony Orchestra, dont il a quitté la direction musicale en 2025. Deux nouvelles responsabilités l’attendent à partir de 2027 : la direction artistique de l’Orchestre philharmonique de la Ville de Mexico et la fonction de chef principal de l’Orchestre de Picardie. Malgré ces engagements, il a poursuivi à Metz un travail de longue durée avec les instrumentistes, associant le grand répertoire symphonique à des projets de création et d’enregistrement. Cette continuité prend tout son sens dans les partitions de Britten. Les Illuminations réclament une écoute collective permanente, tandis que les Quatre chansons françaises mobilisent une palette instrumentale plus diversifiée. L’enregistrement a également bénéficié de l’acoustique réputée de l’Arsenal Jean-Marie Rausch, dont les qualités ont attiré, au fil des décennies, de nombreux artistes de renommée internationale. Parmi eux, Nathalie Stutzmann y a notamment gravé, en 2012, Bach, une cantate imaginaire, avec son ensemble Orfeo 55, pour le prestigieux label Deutsche Grammophon. Avec ce nouvel album consacré à Britten, la salle messine perpétue une tradition discographique qui fait résonner son nom bien au-delà des frontières lorraines.
Metz au-delà des frontières
Fondé en 1976, l’Orchestre national de Metz Grand Est célèbre cette année son cinquantième anniversaire. Labellisé « orchestre national en région » par le ministère de la Culture en 2002, il rassemble aujourd’hui 72 musiciens et assure plus de 90 concerts et représentations par an. Sa résidence permanente à l’Arsenal lui offre un ancrage solide, tandis que ses déplacements dans le Grand Est, ailleurs en France et à l’étranger participent à la diffusion du répertoire symphonique. Parmi ses réalisations récentes figurent Poétesses symphoniques, paru en 2023 chez La Dolce Volta, ainsi qu’un enregistrement du Concerto pour violoncelle de Dvořák avec Raphaël Jouan, en 2026. Avec Britten : En français !, cette discographie s’enrichit d’un programme original réunissant des partitions rarement associées. Sa parution chez Aparté lui offre, par ailleurs, une visibilité internationale grâce aux réseaux de distribution du disque et aux plateformes numériques. Fondé en 2008 par l’ingénieur du son Nicolas Bartholomée, ce label français indépendant a bâti sa réputation sur un catalogue de plus de 300 références diffusées à travers le monde. Aux côtés de jeunes talents, il accueille des artistes de renom comme Andreas Scholl, Christophe Rousset ou Maxim Emelyanychev, et compte à son palmarès plusieurs distinctions prestigieuses, notamment des International Classical Music Awards.
La sortie de l’album connaîtra un prolongement les 13 et 14 novembre. Cyrille Dubois retrouvera les musiciens de l’orchestre, cette fois sous la direction du chef britannique Harry Ogg. Le premier concert se déroulera le vendredi 13 novembre à 20 heures, au studio radio Halberg de Sarrebruck. Le lendemain, à la même heure, la salle Europa de Montigny-lès-Metz accueillera une seconde représentation, qui affiche déjà complet. Cette double programmation illustre la dimension transfrontalière de l’activité de la formation messine. Le programme réunira les Illuminations et les Quatre chansons françaises, auxquelles s’ajouteront la Marche écossaise sur un thème populaire de Claude Debussy et les Enigma Variations d’Edward Elgar. Ce rapprochement dessinera un parcours entre les traditions musicales française et britannique. Debussy fera résonner les couleurs qui ont éveillé l’imaginaire du jeune Britten, tandis qu’Elgar déploiera les vastes horizons d’une tradition symphonique britannique au lyrisme majestueux.

Britten : En français ! est disponible depuis le 23 octobre à la boutique de l’Arsenal Jean-Marie Rausch, chez les revendeurs et sur les principales plateformes numériques.






