Invité à exposer jusqu’au 31 mai à Metz, à l’Arsenal Jean-Marie Rausch, avec Le réel etcetera, le photographe Patrick Kuhn y déploie près de vingt ans de création. Derrière cette traversée, une démarche qui s’est progressivement éloignée de la simple restitution du réel pour s’ouvrir à l’imaginaire, à la transformation et à une forme d’introspection assumée. Travail du temps long, importance de la post-production, place centrale de l’émotion : il livre une parole dense, parfois intime, toujours habitée par une exigence artistique forte.

Votre exposition Le réel etcetera retrace près de vingt ans de travail. Pourquoi avez-vous ressenti le besoin de rassembler aujourd’hui ces images ?
Je n’ai pas ressenti ce besoin car il s’agit d’une invitation. La directrice artistique de la Cité Musicale, Florence Martin, a souhaité voir mes travaux puis elle m’a proposé une exposition dans la galerie de l’Arsenal-Jean-Marie Rauch sous la forme d’une monographie sur les modifications du réel dans le paysage. C’est ainsi que le projet est né. J’ai accepté avec grand plaisir.
Est-ce une forme de bilan, ou plutôt une étape dans un processus encore en cours ?
C’est une étape. Les photographies présentées sont orientées vers la transformation du réel dans le paysage et dans le temps… Est-ce que ce travail est terminé ? Je ne le pense pas et je ne l’espère pas.
Vous parlez d’un travail « éloigné du réel ». Comment définissez-vous votre rapport à ce réel que vous photographiez ?
C’est une question complexe. Il y a quelque chose de fondamental dans mon travail : le lien avec l’imaginaire. Lorsque j’ai commencé la photographie, je cherchais à reproduire le réel de manière extrêmement précise. En atteignant ce niveau de technicité, je me suis rendu compte que cela ne m’intéressait plus. Reproduire les choses telles qu’elles sont relève davantage du constat, et je me perdais dans ces représentations. J’ai également essayé la peinture mais ce n’était pas pour moi. Seule la photographie me permet de m’exprimer, sans concession. J’aime rêver et oublier tout ce que je sais pour voir. Comme le disait le critique de cinéma et essayiste Patrick Leboutte : « voir c’est une perception, c’est dépasser le visible ». Il faut s’appliquer à voir, cela demande un travail. Regarder, c’est la promesse de voir sans en avoir la certitude.
Vous décrivez vos images comme « murmurantes ». Est-ce une manière de refuser une photographie trop démonstrative ?
Je suis quelqu’un d’assez réservé. Lorsque je parle d’images « murmurantes », cela signifie que ce qui doit être dit ne l’est jamais complètement. C’est suggéré, à peine éclairé. Il y a une forme de retenue, mais aussi de fragilité qui s’exprime dans cette approche. Peut-être est-ce de l’amour tout cela ?
Vous expliquez que certaines images restent des années avant d’être retravaillées. Que se passe-t-il durant ce temps d’attente ?
Les images restent présentes. C’est une préoccupation constante, une gestation. Par exemple, j’ai réalisé des photographies en 1986 et 1987 que je n’ai exposées qu’en 1993. Il y a un temps de maturation. À l’époque, cela tenait aussi à un manque d’assurance : je pensais que mes images n’avaient pas de valeur. Il m’a fallu oser les montrer et obtenir une reconnaissance pour avancer. Je cherche aussi à savoir si mes photographies ne s’usent pas. Seul le temps me permet de le savoir
Regardez-vous vos images différemment avec le temps, presque comme si elles ne vous appartenaient plus ?
Les deux situations existent. À partir du moment où les images sont présentées au public, elles ne m’appartiennent plus. Le spectateur y projette ce qu’il souhaite. Pour ma part, j’y ai déjà mis mon émotion, mon rapport à la couleur, à la forme, à la série. Un travail est terminé lorsque l’on estime avoir épuisé le sujet. Cela ne signifie pas que l’on ne regarde plus ses images, mais peut-être avec davantage de distance. Certaines, en revanche, restent essentielles. Elles sont déterminantes dans mon parcours. Il y en a dans cette exposition sur lesquelles j’ai travaillé pendant plus de deux ans, etj’aurais encore du plaisir à les retravailler..
À quel moment une photographie devient-elle une œuvre selon vous ?
Lorsqu’elle suscite une émotion forte, du début à la fin du processus. Si cette émotion est constante, si elle me traverse jusqu’au bout, alors je considère qu’il se passe quelque chose qui me dépasse. Il m’arrive même d’en être profondément bouleversé. Si en plus le public acquiesce, c’est mieux. Si elle est acquise par les institutions, cela valide l’idée.
Diriez-vous que votre travail se joue autant devant l’objectif que derrière l’écran ?
En fait je n’en sais rien. Devant l’objectif, il s’agit de mon rapport au réel : déterminer si une image est exploitable, si elle peut être interprétée. Ensuite, je l’observe, je la retravaille ou parfois je la laisse de côté. La prise de vue est assez brute, mais je sais toujours qu’elle est destinée à être construite mais je peux échouer. L’échec est constructif, voir déterminant. Je reste humble face à mes échecs.
L’exposition s’organise autour de plusieurs séries. Comment les avez-vous pensées ensemble ?
J’ai structuré l’espace en trois parties : à gauche, au centre et à droite. Dans chacune d’elles, j’ai mis en relation des images en noir et blanc avec des images en couleur sauf dans la partie centrale ou cinq photos de chemins trônent. Ce sont des propositions de voies. À chacun de suivre la sienne. Pour autant, l’idée est de faire dialoguer les émotions entre la part sombre et la part lumineuse de chacun. Le noir et blanc est peut-être plus dense, plus difficile d’accès. On est proche d’une esthétique de la gravure, de la manière noire, sombre. En face, la première série en couleur est éclatante : le bleu et le jaune se rencontrent et le vert émerge, le vert du printemps. Idem dans Marelle, une série qui propose un jeu, le jeu de la vie. En face, la sérique Botanique avec ses multiples émotions contenues derrière les vitres de la serre du jardin botanique de Metz. Vingt ans séparent ces deux travaux.
Certaines séries dialoguent-elles plus directement entre elles ?
Oui. La série Tout près de chez moi, par exemple, est liée au travail réalisé au jardin botanique. Chronologiquement, ce travail arrive juste après. D’abord, j’ étais bloqué puis j’ai conceptualisé la méthode utilisée au jardin botanique et je l’ai appliquée sur ce nouveau travail. En fait, la vitre qui me séparait du sujet est devenue la surface de l’eau et les plantes de la serre, les algues qui ondulaient dans les rivières. Seul le point de vue change, je ne me trouvais plus en face d’une vitre mais penché sur les ponts des rivières.
Qu’avez-vous découvert à travers ce travail ?
J’ai compris que la photographie est réflexive. En quelque sorte, la photographie regarde le photographe. Dans le travail du Botanique, j’exprime des émotions intérieures que je n’arrivais pas à formuler autrement que par la photographie. C’était une période particulière de ma vie, marquée par une forme de confinement. Un peu comme le photographe tchèque Josef Sudek a dû vivre quand il photographiait ses paysages depuis l’intérieur de son atelier, à Prague. J’ai compris que, malgré mes émotions et ma sensibilité, j’avais une méthodologie de travail. Dans la série Marelle, c’est un jeu sautillant, presque joyeux qui vient faire un pied de nez à ma photographie du botanique. De toute façon, l’humain est duel et, longtemps, je pensais être seul à le penser…
La photographie vous aide-t-elle à comprendre ce que vous traversez ?
Je crée avec ce que je suis. La photographie ne me l’explique pas, mais elle se sert de moi. Dans ces images, il y a de l’exaltation, mais aussi des formes sombres. Des figures apparaissent, parfois troublantes ou joyeuses. J’ aime jouer avec le réel, c’est ma porte vers l’imaginaire.
Dans Les chemins, vous parlez de « graver les pixels ». Qu’est-ce que cela a changé dans votre manière de créer ?
Cela m’a permis d’aller au cœur de l’image numérique, de travailler la matière du fichier lui-même. En creusant ainsi, j’ai pu atteindre des zones extrêmes, notamment le blanc. Cela a fait apparaître des formes, des silhouettes, proches des pixels. De la lumière surtout
Avez-vous cherché à vous éloigner encore davantage du réel ?
Oui, tout à fait. Il s’agit d’un éloignement progressif du réel pour aller vers une abstraction de plus en plus affirmée et assumée. Dans la série Bleu, je me suis étonné avec ces bleus somptueux qui ont émergé comme dans la série Marelleavec les rouges
La couleur est-elle devenue un sujet en soi ?
Oui. La couleur, c’est la lumière et la lumière constitue un sujet à part entière. J’ai longtemps travaillé en noir et blanc pourtant et la couleur s’est imposée progressivement. L’usage de la couleur a été aussi réactionnelle mais maintenant elle a pris sa place, enfin je crois.
Peut-on dire que vos images racontent aussi une histoire des émotions à travers les couleurs ?
Je n’ai pas la prétention de raconter une histoire des émotions mais j’aimerais bien. Il y a de l’amour dans la série Bleuet de la vie dans Marelle. Cela correspond à ce que je souhaite proposer au spectateur : regarder mes états de noirceur pour les déjouer, percevoir la présence de la couleur, donc de la lumière. Aussi curieux que cela puisse paraître, cela me nourrit et cela me semble réciproque
Votre travail est-il autobiographique ?
Je pense que toute œuvre l’est, d’une certaine manière. Dans mon cas, la photographie me permet de sublimer ma vie. C’est une dimension essentielle.
Quelle place laissez-vous au spectateur dans cette expérience très intime ?
Une place très importante. Le spectateur projette ce qu’il souhaite dans les images. Je lui offre ce travail, libre à lui de s’en emparer… ou pas.
Le territoire mosellan influence-t-il votre regard ?
Oui, notamment lorsque j’ai travaillé sur les mines de charbon en Moselle-Est. Cette expérience m’a profondément marqué car elle était liée à mon histoire personnelle. Mon père y avait exercé le métier de mineur et j’assistais à la disparition de cet univers. Aujourd’hui, le territoire est moins déterminant dans mon œuvre. Je peux travailler ailleurs. Ce qui compte, c’est le regard que j’y porte. C’est moi que je déplace. Enfin, mon regard, et non le paysage.
Cette exposition coïncide avec la sortie prochaine d’un livre d’artiste. Est-ce une continuité ou une autre manière de montrer votre travail ?
C’est un livret sur une série. Il sera très joli, tiré à peu d’exemplaires, presque murmuré… J’aimerais qu’un éditeur ait envie de publier toute cette exposition.
Sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Actuellement je me repose car le montage de cette exposition a été long.
Si vous deviez résumer Le réel etcetera en une seule idée, que souhaiteriez-vous que le visiteur emporte avec lui en quittant l’exposition ?
Du plaisir. Et j’aimerais que le visiteur comprenne que nous sommes tous multiples. Si cette idée était réellement entendue, elle permettrait d’ouvrir le regard sur la diversité humaine. C’est la question ultime. L’Art peut-il changer le monde ?
Propos recueillis par Aziz Mébarki
Exposition Le réel etcetera
À l’Arsenal – Jean-Marie Rausch, à Metz
Jusqu’au 31 mai 2026
Du mardi au samedi : 13h à 18h / Dimanche : 14h à 18h









