Né à Metz en 1979 – dans l’iconique maternité de Sainte-Croix, fermée en 2013 – le philosophe Baptiste Rappin publie depuis vingt ans, principalement sur le management d’entreprise et le coaching. Son prochain ouvrage – parution dans quelques mois – s’inscrit dans cette réflexion : Théorie de l’organisation. Cours de philosophie du management, aux éditions Hermann. Ses recherches et sa pensée sur l’organisation du travail alimentent son activité d’enseignant, notamment à l’Université de Lorraine où il officie depuis quinze ans comme Maître de conférences à l’Institut d’administration des entreprises (IAE) de Metz. Un philosophe perdu chez les managers ? Un penseur égaré en réflexologie ? Un chien dans un jeu de quilles, un cheveu sur la soupe ? Rien de tout ça. « Ce champ de recherches est certes marginal mais aujourd’hui institutionnalisé ». Et apprécié et utile.
« Femmes et hommes de savoir sont souvent perçus comme des esprits contemplatifs qui vivraient haut perchés dans leur tour d’ivoire, loin des préoccupations concrètes de leurs contemporains. Nombreux sont pourtant celles et ceux qui participent activement à la marche de l’histoire et au progrès des sciences, des techniques, des méthodes, des modes ou des tendances », écrit le président des éditions Hermann, là où Baptiste Rappin édite (il édite surtout chez Ovadia, dont La rame à l’épaule. Essai sur la pensée cosmique de Jean-François Mattéi, en 2016, en collaboration, pour les illustrations, avec l’artiste peintre d’origine messine Vadim Korniloff). Ce propos d’Arthur Cohen va comme un gant à Baptiste Rappin, dont l’idée de philosopher entre les tableaux Excel et les systèmes de pilotage remonte à une sorte de choc, un voyage en paradoxe. Il met un pied dans la recherche philosophique quand il rentre en école de commerce, en 1999, à l’université de Nice Sophia Antipolis : « Au bout d’un an, j’étais tellement pris d’interrogations, à la fois sur le sens de ces enseignements (plan comptabilité, démarche marketing…) mais aussi sur la médiocrité intellectuelle, que je me suis inscrit en parallèle en fac de philo ». Entre 2004 et 2006, il obtient un DEA en Philosophie et Histoire des idées et un doctorat en Sciences de gestion. Professeur-chercheur à l’ISTEC Business school de Paris, Baptiste Rappin intègre ensuite, en 2010, l’IAE de Metz, en tant que Maître de conférences. Il intervient épisodiquement dans d’autres cercles, à l’Institut Iliade par exemple, où il évoquait récemment « les mutations industrielles du travail » et « les quelques décennies qui suffirent à opérer le grand chambardement ». Celui de la cybernétique notamment.
Le chercheur-enseignant, depuis 2020 responsable du Master 2 Management des Ressources humaines et Organisation à l’IAE, « essaie de comprendre ce qu’il se passe dans les entreprises et dans les organisations par le prisme de la philosophie ». Dans une société qui s’interroge (semble-t-il), cette approche est-elle nouvelle ? Baptiste Rappin : « Plus le temps avance et plus le travail semble être en crise, une crise de sens, particulièrement en France. Un sondage, l’an dernier, livrait ce chiffre effarant : 90% des salariés français ne se sentent pas impliqués dans leur organisation. Neuf sur dix, c’est énorme. Et parallèlement à ça, on constate un tissu associatif dynamique. C’est comme si les gens allaient chercher du sens à leur activité en dehors de leur travail. Cette situation appelle des éclairages psychologiques, sociologiques et philosophiques. Ce qui apparaît à chaque fois, c’est que la seule performance ne donne pas du sens à l’activité humaine. Ce chiffre de 90% a considérablement évolué dans les trente dernières années ». Baptiste Rappin connecte le début de la dérive à « l’arrivée massive des méthodes américaines de management » : « On peut souffrir du petit chef à la française mais là, c’est autre chose, c’est une rationalisation jusqu’au-boutiste du travail, qui le vide de sa substance et de son sens ». Et c’est aussi, dénonce-t-il, le règne de l’irréel, du virtuel, de tout ce qu’on projette en l’idéalisant sur l’écran des conventions d’entreprise, « l’absence de prise en compte du réel et de l’expérience concrète du travail ». La vie en tableau Excel, en quelque sorte.
« C’est absolument vertigineux », conclut-il en citant ce « 1 étudiant sur 5 dans le monde occidental » explorant le management. « Et la question qui se pose, c’est : Qu’est-ce qu’ils apprennent ? Il y a un moment très important dans la formation des managers contemporains, sur lequel j’ai porté mon attention et mon analyse, c’est la cybernétique, c’est à dire l’idée qu’on pilote des systèmes en maîtrisant l’information, c’est une science extrêmement abstraite ». Il précise, dans l’une de ses nombreuses publications (2025, cairn.info, site de recherche scientifique francophone), que « d’un point de vue sociologique et politique, une société cybernétique est une société de contrôle dans laquelle se multiplient les instruments d’évaluation, des audits aux monstres connectés et aux assistants personnels, des tableaux de bord remplis d’indicateurs aux nudges (…) ».
Dans une conversation avec ce philosophe-manager, très vite déboulent les questions sur la rupture : Quand ce modèle fondé sur l’abstraction va-t-il s’effondrer ? Et va-t-il s’effondrer ? L’intelligence artificielle est-elle la dernière touche à l’œuvre d’anéantissement ? Baptiste Rappin répond à tout, y compris avec ses doutes. Il se montre même réjouissant – parce qu’on comprend pourquoi on avance – mais tout de même angoissant – parce qu’on avance vers ce qui ressemble à un précipice. Il parle plutôt de « course folle », qu’une catastrophe pourrait enrayer, et nous renvoie vers « la source grecque » (où le Messin est réputé « s’abreuver » beaucoup, comme son maître Mattéi). À la question sur le pessimisme qui l’habite – ou pas –, il embraye sur les cités grecques, significatives, d’après lui : « On est dans une période qui ressemble au moment de l’écroulement des cités grecques et de l’avènement de l’empire de Philippe et d’Alexandre. Il y avait un cosmos politique clairement identifié, qu’était la cité, avec ses règles, et à un moment, ces cités disparaissent et c’est l’infini qui se présente. Dans cette rupture, il y a des choses intéressantes et il ne faut pas désespérer de tout. »
Disparition du terrain de l’échange
Il ne faut pas désespérer de tout», il le dit aussi sur la classe politique. Mais si François-Xavier Bellamy, député européen et agrégé de philosophie, trouve grâce aux yeux de Baptiste Rappin, il est plus sévère sur le quasi reste de la troupe, managers de villes, d’administrations, de ministères et de partis : « Il n’y a rien à attendre du politique dans la mesure où il a été managérialisé. Les hommes politiques eux-mêmes ont intégré le logiciel de la direction d’un pays comme d’une affaire technique, et non plus politique. Le dernier président qui avait une culture politique est certainement Jacques Chirac. À partir de Nicolas Sarkozy, on a assisté à l’arrivée des cabinets de conseil et d’audit, on a eu les premières réformes du management public contenant l’idée de gérer la fonction publique sur le modèle de l’entreprise privée ». Baptiste Rappin suggère, bon prince, que le politique recule mais, peut-être, se métamorphose aussi (l’avenir le dira). Ce philosophe est passionnant à écouter et à lire, il faut s’attarder sur sa vision des cosmos en construction et sur ces univers (ceux qui nous forment, nous informent et nous gouvernent), un monde de techniciens, validant parfois inconsciemment la fin d’une réflexion philosophique. « Cela se ressent aussi, dit Baptiste Rappin, dans le niveau de langage qu’on trouve dans les débats. Cela va de pair avec une pensée qui n’est pas nuancée, une pensée manichéenne. Ce qui me semble le plus inquiétant, c’est l’absence de terrain commun sur lequel les arguments peuvent s’échanger. On voit qu’il n’y a plus de débat politique possible, et ça c’est effrayant ». Phénomène aggravé par les réseaux sociaux, davantage ring à l’ancienne qu’agora moderne.






