Le prix Erckmann-Chatrian 2026 a été attribué, lundi 2 novembre, à Anne Percin pour son roman Eugénie sous les bombes, publié aux éditions Buchet-Chastel. Réuni à l’Hôtel de Ville de Metz, le jury de cette 97e édition du « Goncourt lorrain » a également distingué l’historien Nicolas Ruiz pour ses recherches sur le mariage et la transmission du patrimoine au XVIIIe siècle, ainsi que l’architecte Jean-Claude Bignon pour son ouvrage consacré à l’essor de la construction en bois dans les Vosges. Trois livres, trois regards sur la Lorraine et une même volonté de faire vivre son patrimoine littéraire, historique et culturel.
Chaque premier lundi de novembre, Metz accueille traditionnellement la proclamation du prix Erckmann-Chatrian, à quelques jours des grandes distinctions littéraires nationales. Ce 2 novembre 2026, les salons de l’hôtel de ville ont une nouvelle fois réuni écrivains, universitaires et personnalités du monde culturel lorrain. Présidé par Fabienne Henryot, le jury a départagé les ouvrages en compétition après plusieurs semaines de lecture et une matinée de délibérations. En accueillant les membres du comité, le maire François Grosdidier a rappelé les liens anciens unissant la distinction à Metz, où elle est installée depuis 1945. Il a notamment évoqué son grand-père, Marcel Grosdidier de Matons, récompensé en 1934 pour ses travaux historiques sur la Lorraine. Particularité de cette édition : les six romans finalistes étaient tous écrits par des femmes, une situation qui, selon le Maire, ne résultait d’aucune volonté délibérée du jury. Fabienne Henryot a, pour sa part, salué la diversité des ouvrages présentés et remercié la Ville de Metz ainsi que le Département de la Moselle pour leur soutien.

Anne Percin, une histoire familiale au cœur de la Grande Guerre
Le prix Erckmann-Chatrian 2026 revient à Anne Percin pour Eugénie sous les bombes, paru en août aux éditions Buchet-Chastel. Née à Épinal en 1970, l’écrivaine a puisé dans ses origines vosgiennes pour raconter une histoire familiale longtemps demeurée dans l’ombre. À l’origine du roman, un cahier rédigé par son arrière-grand-père Charles, dont la découverte l’a conduite à entreprendre une enquête sur la vie de ses ancêtres. Le récit débute dans la campagne vosgienne, au commencement du XXe siècle. Charles et Eugénie appartiennent à un milieu rural modeste. Fils de domestiques, le premier parvient à devenir instituteur, tandis que la seconde commence à travailler comme bonne dès l’âge de quatorze ans. Leur rencontre ouvre la perspective d’une existence commune, portée par l’espoir d’une amélioration de leur condition sociale. Mais la Première Guerre mondiale bouleverse leurs projets. Eugénie tombe gravement malade et Charles entreprend de tout mettre en œuvre pour la sauver. En mars 1918, il se rend à Paris, alors que la capitale subit les bombardements allemands. À travers cette destinée, Anne Percin propose une autre manière de raconter la Grande Guerre. Loin des opérations militaires et des grandes figures historiques, elle privilégie les existences ordinaires, confrontées à la maladie, aux séparations et à l’incertitude. Le parcours de Charles évoque les possibilités d’ascension sociale offertes par l’enseignement, tandis que celui d’Eugénie rappelle la condition des jeunes femmes issues des milieux populaires, souvent contraintes de travailler dès l’adolescence. Le roman interroge également la transmission de la mémoire familiale. Comment restituer les sentiments et les aspirations d’ancêtres disparus lorsque ne subsistent que quelques documents ? En transformant le cahier de son arrière-grand-père en matière romanesque, l’autrice fait dialoguer histoire intime et mémoire collective. Son livre donne une voix à ces générations dont les vies, pourtant traversées par les grands bouleversements du siècle, ont rarement trouvé leur place dans les récits historiques. Pour cette écrivaine originaire des Vosges, la récompense revêt une dimension particulière, tant son œuvre entretient un lien étroit avec le territoire lorrain.
Nicolas Ruiz, le mariage comme stratégie patrimoniale
La Bourse Histoire Erckmann-Chatrian a été attribuée à Nicolas Ruiz pour Mariage et patrimoine dans la Lorraine du XVIIIe siècle, publié aux éditions Classiques Garnier. Dans cet ouvrage universitaire de plus de 500 pages, l’historien explore les relations entre mariage, propriété et transmission des biens sous l’Ancien Régime. Son étude éclaire des préoccupations toujours familières : comment protéger les intérêts d’un conjoint, organiser une succession ou préserver les droits des enfants issus de différentes unions ? Au XVIIIe siècle, le mariage engageait bien davantage que deux individus. Il concernait également leurs familles, leurs terres, leurs immeubles et leurs perspectives économiques. Dans une société où le patrimoine foncier représentait souvent la principale richesse, les décisions matrimoniales pouvaient déterminer l’avenir de plusieurs générations. Nicolas Ruiz confronte les dispositions du droit coutumier lorrain aux pratiques effectivement observées dans les actes juridiques. Si les textes accordaient au mari des pouvoirs importants dans l’administration des biens, les contrats de mariage, donations et dispositions successorales témoignent d’arrangements parfois plus complexes. La place des femmes constitue l’un des aspects essentiels de cette recherche. Malgré les inégalités juridiques entre époux, les familles cherchaient à protéger certains droits des épouses et des veuves. Les situations devenaient particulièrement délicates lors des remariages, notamment en présence d’enfants d’une première union. Il fallait alors concilier les intérêts du nouveau couple avec ceux des descendants, tout en évitant une dispersion excessive du patrimoine. Ces préoccupations prenaient une importance particulière dans les campagnes, où le partage d’une exploitation agricole ou la transmission d’une maison pouvaient conditionner la stabilité économique d’une famille. En étudiant ces stratégies, Nicolas Ruiz dépasse l’histoire du droit pour éclairer les rapports sociaux et familiaux dans la Lorraine du XVIIIe siècle. Le jury a salué un travail permettant de mieux comprendre les mécanismes de transmission des patrimoines et les possibilités d’ascension sociale sous l’Ancien Régime.
Jean-Claude Bignon, la renaissance de l’architecture en bois
La Bourse Lorraine a récompensé Jean-Claude Bignon pour L’essor dans les Vosges de l’architecture en bois, publié aux éditions Gérard Louis. Architecte et professeur émérite de l’École nationale supérieure d’architecture de Nancy, l’auteur retrace plusieurs décennies de transformation des pratiques constructives dans un département où la forêt constitue une ressource économique et culturelle majeure. Pendant des siècles, le bois a occupé une place essentielle dans l’architecture vosgienne. Charpentiers, scieurs et menuisiers ont développé des savoir-faire étroitement liés à l’exploitation des massifs forestiers. Après la Seconde Guerre mondiale, l’essor du béton et de l’acier a cependant relégué ce matériau à des usages plus traditionnels. À partir des années 1970, architectes, ingénieurs et entreprises ont progressivement inversé cette tendance, explorant de nouvelles possibilités techniques et esthétiques. Ce renouveau ne s’est pas limité aux chalets et aux maisons individuelles. Il a également concerné des équipements publics, des établissements d’enseignement et des bâtiments contemporains aux fonctions variées. L’ouvrage présente trente réalisations représentatives de cette évolution, illustrant la capacité du territoire vosgien à conjuguer ressources forestières, compétences industrielles et innovation architecturale. L’École nationale supérieure des technologies et industries du bois (ENSTIB), installée à Épinal, a joué un rôle important dans cette dynamique en rapprochant ingénieurs, architectes et entreprises. Jean-Claude Bignon y a notamment contribué à travers les Défis du Bois, manifestation pédagogique associant expérimentation technique et création architecturale. Son travail aborde également les enjeux environnementaux de la construction : valorisation des essences locales, utilisation de ressources renouvelables, réduction de l’empreinte carbone et adaptation des forêts au changement climatique. En distinguant cet ouvrage, le jury a souhaité mettre en lumière une histoire architecturale qui participe aussi à la réflexion sur l’avenir économique et écologique du territoire.
Six romancières dans la dernière sélection
Avant de couronner Anne Percin, le jury avait retenu six romans finalistes, tous écrits par des femmes. Aux côtés d’Eugénie sous les bombes figuraient Mado des oiseaux de Sylvie Perenne, Heures sauvages de Marie Petitcuénot, La chambre fougère de Céline Righi, L’inconnue de Brooklyn de Dominique Sylvain et Les disparus de Germinal d’Anne Villemin-Sicherman. Cette sélection témoigne de la diversité des écritures examinées par le comité. Le règlement du prix permet en effet de distinguer aussi bien des auteurs originaires de Lorraine que des œuvres entretenant un lien significatif avec la région. Le « Goncourt lorrain » ne se limite donc pas à une littérature régionaliste : il accompagne des écrivains dont les univers dépassent parfois largement les frontières du territoire, tout en conservant un ancrage lorrain.
Un siècle d’histoire littéraire lorraine
L’histoire du prix Erckmann-Chatrian remonte à 1913, lorsque Émile Hinzelin et Georges Sadler réunissent à Nancy plusieurs personnalités désireuses de préserver et de promouvoir la culture lorraine. La région demeure alors profondément marquée par l’annexion de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine à l’Empire allemand en 1871. La Société Erckmann-Chatrian voit officiellement le jour en janvier 1914, sous le patronage de Raymond Poincaré, président de la République et originaire de Lorraine. La Première Guerre mondiale interrompt rapidement ses premières activités. L’association participe notamment à des actions de solidarité en faveur des populations touchées par le conflit. Ce n’est qu’en juin 1924 qu’elle crée son prix littéraire, dont la première récompense, dotée de 500 francs, est attribuée en octobre à Léopold Bouchot, directeur d’école à Nancy, pour ses travaux consacrés à l’histoire régionale. Le nom du prix rend hommage à Émile Erckmann (1822-1899) et Alexandre Chatrian (1826- 1890), deux écrivains lorrains qui ont marqué la littérature française du XIXe siècle. Le premier est né à Phalsbourg, le second à Grand-Soldat, près d’Abreschviller. Sous une signature commune, ils ont publié de nombreux romans, contes et pièces de théâtre, parmi lesquels L’Ami Fritz, Madame Thérèse, Histoire d’un conscrit de 1813 et Waterloo. Leurs récits, nourris des paysages, des traditions populaires et de l’histoire de la Lorraine, accordaient une place importante aux gens modestes et aux bouleversements de leur époque. Devenu l’une des principales distinctions littéraires régionales, le prix Erckmann-Chatrian a progressivement élargi son champ. Depuis 1989, la Bourse Histoire et la Bourse Lorraine permettent également de récompenser des recherches et des ouvrages consacrés au patrimoine régional. Plus d’un siècle après sa création, cette institution continue ainsi de faire dialoguer littérature, histoire et culture lorraine, comme en témoignent les trois lauréats de cette édition 2026.






