Le Commissaire général de la Police nationale, directeur de l’Académie du renseignement et essayiste reconnu, Jean-François Gayraud développe depuis plus de vingt ans une lecture singulière du monde contemporain. Il était, hier à Metz, l’invité du Cercle Geneviève Duso-Bauduin. Il y a livré une réflexion dense sur les mutations du crime organisé, en particulier dans le monde financier mais aussi sur les liens troubles entre fiction, pouvoir et réalité mafieuse. Derrière les algorithmes, les cartels ou les récits hollywoodiens, il voit émerger une même mécanique : celle d’un pouvoir qui prospère dans l’opacité, le silence et la dérégulation.
Dans le regard de Jean-François Gayraud, le crime organisé n’est jamais un simple fait divers. Il constitue un révélateur. Une manière de lire les lignes de fracture d’une époque, les faiblesses des États, les angles morts de la mondialisation. Depuis ses premiers ouvrages consacrés aux mafias jusqu’à Le Nouveau capitalisme criminel, le criminologue décrit une transformation profonde du capitalisme occidental, désormais dominé par des flux financiers devenus presque invisibles. Selon lui, le monde contemporain ne se comprend plus uniquement à travers les outils classiques de l’économie politique. Il faut y ajouter une lecture criminologique. À ses yeux, l’une des mutations majeures réside précisément dans l’apparition du trading à haute fréquence (THF), ou High Frequency Trading (HFT) en anglais, « Un phénomène qui a profondément changé le monde de la finance ». Là où les anciennes bourses fonctionnaient encore dans le vacarme des salles de marché, « aujourd’hui, ce sont des algorithmes. C’est un univers totalement numérisé qui, à l’hypervitesse de la nanoseconde, va vendre et acheter des actifs financiers », détaille-t-il.
Une finance devenue invisible
« Les grandes questions fondamentales liées à la financiarisation numérique du capitalisme ne font pas l’objet d’un débat démocratique dans les parlements », constate-t-il. « Leur émergence, leur structuration et leur normalisation se font en général en dehors de tout débat public. » Le phénomène, apparu aux États-Unis dans les années 1980 et 1990 avant d’être progressivement légalisé, a profondément changé la nature même de la finance mondiale. Or, insiste Jean-François Gayraud, « aucun changement technique n’est jamais neutre ». Derrière cette accélération permanente, il voit surtout un brouillage croissant de la notion même de fraude. Car lorsque certains acteurs disposent d’outils technologiques infiniment plus rapides que les autorités de régulation, l’égalité d’information disparaît de fait. « On peut se demander si le trading à haute fréquence n’a pas légalisé le délit d’initié au profit de certains acteurs qui peuvent aller plus vite que d’autres », avance-t-il. De surcroît, l’ancien commissaire de police observe que les grandes affaires de fraude financière sont devenues rares depuis l’explosion du trading algorithmique. Non parce que les marchés seraient devenus plus vertueux, mais parce que les autorités ne disposent plus des moyens techniques suffisants pour détecter les manipulations. « Vous n’avez que deux solutions : ou bien les acteurs financiers sont de plus en plus vertueux, ou bien le policier ne voit plus rien ! », lâche-t-il. Cette asymétrie technologique ne cesse, selon lui, de s’aggraver avec l’intelligence artificielle et la numérisation généralisée du monde. « Notre monde est numérisé dans toutes ses activités économiques, sociales, politiques, administratives », observe-t-il encore. « Cette numérisation provoque à la fois une accélération et une opacification des flux. » Dès lors, les États se retrouvent confrontés à une difficulté structurelle : suivre des acteurs privés dont les capacités technologiques progressent plus vite que les moyens publics de contrôle.
Quand la dérégulation devient criminogène
Cette lecture criminologique du capitalisme atteint son point culminant lorsqu’il évoque la crise des subprimes en 2008. Pour Jean-François Gayraud, il ne s’agit pas seulement d’un accident économique ou d’un simple « dysfonctionnement » des marchés. « Cette crise financière avait une vraie dimension pénale », affirme-t-il sans détour. Il rappelle ainsi comment la dérégulation engagée dans les années Reagan a progressivement affaibli les mécanismes de contrôle du système bancaire américain. « La dérégulation, c’est quoi ? On décide qu’il y aura moins de contrôle, moins de surveillance sur les institutions financières », résume-t-il. À partir de ce moment-là, explique-t-il, les établissements de prêts hypothécaires américains changent radicalement de logique. « Les prêteurs ne travaillent plus dans une logique qualitative mais dans une logique quantitative », souligne-t-il. Des crédits massifs sont alors accordés à des ménages qui n’auraient jamais dû pouvoir emprunter. Pourquoi ? Parce que les banques pouvaient désormais revendre ces prêts sur les marchés financiers grâce à la titrisation. « Lorsqu’on transforme les prêts en titres financiers, on se débarrasse de la responsabilité juridique et financière du prêt », explique-t-il encore. Dès lors, la qualité des dossiers importe moins que le volume de crédits accordés…
Une fraude devenue systémique
Dans cette mécanique, les dérives deviennent systémiques. « Les courtiers ont diffusé des prêts bourrés d’escroqueries, d’abus de confiance et d’abus de faiblesse », affirme Jean-François Gayraud. Puis ces produits toxiques sont disséminés dans l’ensemble du système financier mondial. Lorsque les ménages américains commencent à ne plus pouvoir rembourser leurs crédits, toute la pyramide s’effondre. À cet égard, le criminologue réserve des mots particulièrement sévères aux agences de notation. « Elles savaient très bien que tout était bidonné », estime-t-il, rappelant que ces agences participaient elles-mêmes à la structuration des produits qu’elles notaient ensuite. Pour autant, malgré l’ampleur du désastre, très peu de poursuites pénales seront engagées. Jean-François Gayraud y voit l’illustration d’un principe devenu central : « too big to fail » mais surtout « too big to jail ». Trop grosses pour tomber, mais aussi trop puissantes pour être réellement poursuivies. « Si vous engagez des poursuites pénales, c’est l’économie mondiale qui tombe », résume-t-il en évoquant le chantage exercé par certaines grandes banques américaines sur le pouvoir fédéral. Cependant, Jean-François Gayraud va plus loin encore. Selon lui, les économistes classiques refusent souvent de voir la dimension criminelle des crises financières. « Les économistes considèrent le crime comme un artefact juridique », regrette-t-il. À l’inverse, il estime que la dérégulation crée mécaniquement des comportements déviants. « Quand un acteur financier est moins contrôlé et moins surveillé, il a tendance à dériver », explique-t-il. Puis il formule l’une des phrases centrales de sa démonstration : « La malhonnêteté devient un avantage concurrentiel lorsqu’elle n’est pas sanctionnée. »
Les narcobanques au cœur du système
Cette logique se retrouve également dans les scandales des narcobanques, autre sujet majeur de ses travaux. BCCI, HSBC ou Wachovia : autant d’institutions financières ayant, selon lui, intégré le blanchiment d’argent de la drogue à leur propre modèle économique. « La BCCI, c’est une banque de voyous faite par des voyous, pour des voyous », tranche-t-il. Concernant HSBC ou Wachovia, il affirme que certains établissements avaient « intégré dans leur modèle économique le blanchiment de l’argent des cartels » et cite alors une scène devenue emblématique : « Au Mexique, dans certaines succursales, ils avaient agrandi les hygiaphones pour permettre aux valises de cash de passer. » Pourtant, là encore, les sanctions demeureront limitées. « Ces banques ont réussi à transiger avec le département de la Justice pour qu’aucun banquier n’aille en prison », souligne-t-il.
Le silence, véritable langage des mafias
Si Jean-François Gayraud a longuement étudié les crises financières, il demeure avant tout l’un des grands spécialistes français des mafias. Sur ce terrain, il défend une définition particulièrement stricte du terme. Pour lui, une mafia ne se réduit ni à une bande violente ni à un simple réseau criminel. Il s’agit d’organisations secrètes dotées de rites, de normes et d’une structure spécifique. Cosa Nostra, ’Ndrangheta, Camorra, triades chinoises ou yakuzas japonais répondent à cette logique. À l’inverse, l’usage inflationniste du mot mafia dans le débat public finit, selon lui, par vider le concept de son sens. Et cette confusion médiatique l’agace d’autant plus qu’elle empêche souvent de comprendre la réalité du phénomène mafieux. Les organisations les plus dangereuses ne sont pas forcément les plus visibles. Bien au contraire. « Le vrai pouvoir est silencieux », rappelle-t-il. Au Club Geneviève Duso-Bauduin, il oppose ainsi deux formes de pouvoir observées en Italie : celui, spectaculaire et brutal, de certaines figures mafieuses siciliennes comme Toto Riina, et celui, beaucoup plus discret, presque féodal, d’autres personnalités de l’histoire sicilienne. Une autorité qui s’exerce sans démonstration permanente de violence mais par les liens de dépendance, la loyauté et la crainte diffuse. « Le silence protège et rend les mafias matures beaucoup plus dangereuses », insiste-t-il encore.
Cette culture du silence explique également pourquoi Jean-François Gayraud se montre prudent et réservé face aux discours évoquant une prétendue « mexicanisation » de la France. Le contexte mexicain – marqué par l’hyperviolence, la corruption systémique et l’emprise territoriale des cartels – lui paraît difficilement transposable à l’Europe. « Il faut éviter à la fois le déni et la surqualification », prévient-il. Pour autant, il reconnaît l’existence d’influences croissantes et d’un mimétisme criminel nourri par l’imaginaire latino-américain. Il cite notamment l’apparition de méthodes inspirées des cartels mexicains aux Pays-Bas ou en Espagne, avec des laboratoires clandestins, des armes de guerre ou des lieux de torture attribués à la Mocro-mafia. En France, l’actualité récente autour de la DZ Mafia marseillaise illustre également cette montée en puissance de réseaux narcotrafiquants capables d’imposer une violence spectaculaire afin de contrôler certains territoires et marchés de stupéfiants. Toutefois, Jean-François Gayraud rappelle que ces phénomènes demeurent très éloignés du modèle mexicain fondé sur une corruption systémique de l’État et une véritable souveraineté territoriale des cartels.
Le Parrain, Hollywood et la fabrication du mythe
L’une des dimensions les plus fascinantes de son travail réside enfin dans l’analyse des rapports entre mafia et culture populaire. Pour Jean-François Gayraud, la fiction n’a pas seulement raconté la mafia : elle a fini par influencer les mafieux eux-mêmes. « La fiction a eu un effet paradoxal », explique-t-il. « Elle a apporté une hypervisibilité nuisible à la mafia mais elle a aussi contribué à sa banalisation dans la culture américaine. » Ainsi, il rappelle comment le film Le Parrain a profondément modifié la représentation publique de Cosa Nostra. Avant les années 1970, Hollywood évitait soigneusement d’utiliser le mot mafia. « On parlait de “l’organisation”, du “syndicat”, mais jamais directement de Cosa Nostra », rappelle-t-il. Tout change avec Joe Colombo, chef de l’une des cinq grandes familles new-yorkaises. Soucieux de médiatisation, celui-ci lance une ligue de défense des Italo-Américains afin de dénoncer les stéréotypes véhiculés par le cinéma. « Les autres chefs mafieux lui reprochaient de mettre trop de lumière sur eux », raconte Jean-François Gayraud car « leur logique traditionnelle était de passer sous les radars. » Dans le même temps, la Paramount prépare l’adaptation du roman de Mario Puzo. Les tensions deviennent immédiates : rackets, intimidations, sabotages de tournage. « Cosa Nostra fait tout pour que le film n’ait pas lieu », raconte-t-il.
Quand la fiction façonne les codes mafieux
Pourtant, le paradoxe est immense : cette hypervisibilité finira par banaliser l’image mafieuse dans la société américaine. « La fiction s’inspire de la réalité, puis les mafieux s’approprient les codes créés par la fiction », observe Jean-François Gayraud. Ainsi, l’expression Bada Bing, popularisée par la série The Sopranos à travers le club fréquenté par Tony Soprano et son entourage mafieux, puise en réalité ses origines dans l’argot italo-américain new-yorkais. Dérivée de la formule orale bada bing, bada boom, utilisée pour signifier qu’une affaire est réglée rapidement et brutalement, elle entre durablement dans la culture populaire américaine grâce au film Le Parrain, lorsque Sonny Corleone (James Caan) lance : « You just walk in, bada bing, you blow their brains out ( « Tu entres, bada bing, tu leur fais sauter la cervelle » ) » Des décennies plus tard, le créateur des Soprano, David Chase, reprend cette expression devenue emblématique de l’esthétique mafieuse italo-américaine. Un phénomène qui illustre, selon Jean-François Gayraud, la manière dont la fiction produit ses propres codes culturels avant d’être réappropriée dans l’imaginaire collectif, voire dans certains milieux criminels eux-mêmes. Le criminologue démonte également plusieurs mythes historiques entretenus par Hollywood, notamment autour d’Eliot Ness et des Incorruptibles. « Le rôle d’Eliot Ness dans la chute de Capone a été grandement exagéré », affirme-t-il. Au-delà du cinéma, Jean-François Gayraud insiste surtout sur les véritables sources du pouvoir mafieux aux États-Unis. « Le vrai pouvoir de Cosa Nostra reposait sur le contrôle des goulots d’étranglement économiques », notamment les syndicats des camionneurs et certains secteurs stratégiques d’Hollywood. Un pouvoir souvent invisible, profondément imbriqué dans l’économie légale.
Falcone, l’État italien et les zones d’ombre
Enfin, cette porosité entre fiction, politique et criminalité traverse également les grandes affaires italiennes. Évoquant les assassinats des juges Giovanni Falcone et Paolo Borsellino, Jean-François Gayraud parle d’une « convergence d’intérêts » entre Cosa Nostra et certaines sphères politiques ou institutionnelles italiennes. « Cosa Nostra n’est jamais une marionnette, elle est toujours le marionnettiste », affirme-t-il. Selon lui, la mafia agit avant tout dans son propre intérêt, quitte à nouer ponctuellement des alliances avec certains segments de l’appareil d’État. Jean-François Gayraud rappelle que les assassinats de Falcone et Borsellino, en 1992, dépassent largement le cadre d’une simple vengeance mafieuse. Les deux magistrats avaient porté des coups historiques à Cosa Nostra grâce au maxi-procès de Palerme, qui avait abouti à des centaines de condamnations. Mais Falcone avait également commencé à mettre au jour les liens entre mafia, milieux économiques, responsables politiques et certains réseaux institutionnels italiens. « Il y a encore aujourd’hui des zones d’ombre gigantesques », estime le criminologue. L’assassinat spectaculaire de Falcone sur l’autoroute de Capaci, le 23 mai 1992, puis celui de Paolo Borsellino quelques semaines plus tard à Palerme, marquent pour lui un tournant majeur dans l’histoire italienne contemporaine. Ces attentats révèlent la capacité de Cosa Nostra à frapper directement l’État lorsqu’elle estime ses intérêts vitaux menacés. Toutefois, Jean-François Gayraud souligne que cette violence extrême rompait avec la culture traditionnelle de discrétion longtemps associée à la mafia sicilienne. Le criminologue évoque également la figure éminente de Giulio Andreotti, qu’il décrit comme l’incarnation d’une partie de la démocratie chrétienne italienne ayant peut-être parfois entretenu des relations ambiguës avec certains réseaux mafieux. Une manière de rappeler que les mafias prospèrent rarement seules et se développent souvent dans les interstices du pouvoir légal, à travers des protections politiques ou des intérêts convergents.
Retrouvez Jean-François Gayraud sur le Podcast du Cercle-Duso Bauduin Géopolitique du Silence : https://www.youtube.com/@CercleGenevièveDuso-Bauduin
Le deuxième épisode du podcast du Cercle Geneviève Duso-Bauduin est consacré à une femme d’exception, la grande reporter de guerre de TF1-LCI Liseron Boudoul.
Repères bibliographiques

L’Argot de la mafia – Mille et Une Nuits, 88 pages, 5 €.
Un ouvrage consacré au « langage secret de la Mafia italo-américaine ».
Les sociétés du silence. L’invisibilité du crime organisé – Fayard, 440 pages, 23,90 €.
Jean-François Gayraud y explore « l’univers secret des mafias » et « leur art du silence ».
La Mafia et la Maison-Blanche – Plon, 384 pages, environ 23 €.
Une enquête consacrée aux relations entre Cosa Nostra et certaines sphères du pouvoir américain « de Roosevelt à nos jours ».
Le Nouveau Capitalisme criminel. Crises financières, narcobanques, trading de haute fréquence – Odile Jacob, 350 pages, 11,50 € en édition poche.
L’auteur y analyse les effets criminogènes de la financiarisation, de la dérégulation et des nouvelles technologies financières.





