Il appartenait à cette génération pour laquelle la fidélité n’était pas un discours, mais une conduite. Carlo Molinari est mort ce mercredi 4 novembre, à 93 ans. Pendant trente-sept années de présidence, cet enfant de Villerupt a donné au FC Metz des ambitions, des trophées et, surtout, une place singulière dans le cœur des Lorrains. Ancien champion de motocross, entrepreneur autodidacte, dirigeant au caractère affirmé, il laisse le souvenir d’un homme qui ne séparait jamais le football de la vie des autres.
La nouvelle a traversé Metz comme un silence soudain. Il y avait, dans la silhouette de Carlo Molinari, quelque chose que l’on croyait soustrait au temps : le chapeau sombre, l’œil vif, la répartie prompte et son attachement à Saint-Symphorien. Son nom avait fini par désigner bien davantage qu’une présidence. Il rappelait des dimanches de ferveur, des retours de match interminables, des soirées de coupe devenues légendaires. Il renvoyait également à la Lorraine des usines et des mines, celle qui trouvait dans les exploits des Grenats une occasion de se redresser. « Le sang grenat coule dans mes veines », disait-il. Rarement une déclaration d’amour à un club aura paru aussi peu métaphorique.
Un caractère forgé tôt
Charles Molinari est né le 28 février 1933 à Villerupt, dans une famille venue d’Italie, des environs du lac Majeur. L’enfance s’est déroulée au voisinage des hauts fourneaux, parmi les ateliers, les camions et les terrains de football. L’école, en revanche, n’a guère réussi à retenir son attention. En mars 2024, interrogé par Vianney Huguenot pour Le Courrier Messin, il s’en amusait encore : « L’école, ce n’était pas mon truc, je n’ai pas suivi d’études, j’ai plutôt été poursuivi par elles, je suis donc arrivé avant. » Cette pirouette cachait une résolution ancienne : travailler dans la mécanique et les transports. Son père, entrepreneur routier et ancien joueur de la sélection militaire italienne, lui avait transmis ses passions autant que son exigence. Carlo a commencé par balayer le garage familial. Puis il a voulu son propre camion, sa propre entreprise, son propre chemin. À force de travail, il a développé ses activités jusqu’à diriger notamment la Sodima, société de distribution de matériel automobile. Il parlait de son père comme d’un patriarche sévère, aussi dur envers lui-même qu’envers ses proches. De cette école-là, autrement plus concrète, il avait conservé le sens des responsabilités et la valeur de la parole donnée. La mécanique avait aussi ouvert au jeune homme la voie de la compétition. À 17 ans, il s’est lancé dans le motocross, sport encore neuf où il fallait autant d’audace que de maîtrise. Trois titres de champion de France, conquis entre 1952 et 1955, ont récompensé ses qualités de pilote. À 19 ans, il connaissait déjà le goût d’une victoire nationale ; deux ans plus tard, Moto Revue lui consacrait sa couverture. Pourtant, à 24 ans, il a rangé les bottes de compétition pour se consacrer à ses affaires. Le football, lui, demeurait à portée de regard. Il s’était entraîné avec les jeunes du FC Metz, tout en reconnaissant volontiers qu’il n’avait pas l’étoffe d’un grand joueur. Le destin lui réservait une toute autre place : non sur la pelouse, mais à la tête du club.
Le pari de la durée
Le 21 juin 1967, à 34 ans, Carlo Molinari a officiellement pris les commandes du FC Metz, tout juste revenu en première division. À l’époque, le club connaissait trop bien les allers-retours entre les échelons du championnat. Il fallait rompre avec cette instabilité, bâtir une équipe compétitive et donner à l’institution une assise durable. Président bénévole, le nouvel homme fort n’a pas compté ses heures. Il suivait les dossiers, rencontrait les joueurs, s’occupait du recrutement et défendait ses choix avec l’obstination qu’on lui connaissait dans les affaires. Sa première période s’est achevée en 1978, après un vote de défiance du comité directeur. Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée à cette éviction : revenu en 1983, il a poursuivi sa mission jusqu’en 2009. Au total, trente-sept années à la présidence, une longévité qui l’a placé parmi les grands dirigeants du football français. Lui se gardait de prendre la pose. À Vianney Huguenot, il répondait à propos de sa notoriété : « Je ne ressens pas les choses comme ça, parce que j’ai toujours vécu naturellement. » Le club, pendant ce temps, avait changé d’échelle. Avec Nico Braun et Hugo Curioni, les années 1970 avaient affirmé un goût du jeu offensif. La décennie suivante a apporté les trophées. En 1984, Metz a remporté la Coupe de France face à Monaco ; en 1988, les Grenats ont soulevé une deuxième fois le même trophée. Les Coupes de la Ligue de 1986 et de 1996 ont complété ce palmarès. Mais ces dates ne disent pas tout. Elles témoignent également d’une politique de recrutement et de formation qui a permis au FC Metz de révéler ou d’accompagner plusieurs générations de joueurs de talent. Patrick Battiston, Bernard Zénier, Sylvain Kastendeuch et Robert Pirès ont ainsi porté les couleurs grenat avant de s’illustrer sur la scène internationale avec l’équipe de France. Ces réussites racontent aussi des fidélités d’entraîneurs, notamment celle de Joël Muller, avec lequel le Président a traversé de longues saisons. Molinari savait qu’un club ne se construit pas seulement avec des contrats ; il faut des relations qui résistent aux défaites.
Une nuit à Barcelone
Parmi tant de souvenirs, le 3 octobre 1984 conserve un éclat incomparable. Battu 4-2 à Saint-Symphorien par le FC Barcelone, Metz abordait le retour des seizièmes de finale de la Coupe d’Europe des vainqueurs de coupe avec une qualification presque hors d’atteinte. Au Camp Nou, pourtant, les Grenats ont renversé le cours attendu des choses. Tony Kurbos a inscrit trois buts et les Messins se sont imposés 4-1. Le score a traversé les décennies, répété par ceux qui étaient devant leur poste ou dans les tribunes, puis transmis à ceux qui n’étaient pas nés. Cet exploit n’a pas seulement offert une page glorieuse aux archives du club : il a rendu visible, en Europe, l’ambition d’une équipe qui ne disposait pas des ressources des géants. Pour Carlo Molinari, cette victoire résumait peut-être le mieux ce qu’il avait voulu entreprendre : permettre à Metz de regarder les plus grands dans les yeux, sans renoncer à ce qu’il était. Il y eut, bien sûr, l’autre versant de la passion. En 1998, le FC Metz a terminé le championnat à égalité de points avec Lens. Cinq buts de différence au classement ont suffi à priver les Mosellans d’un titre de champion de France qui semblait à leur portée. La déception a longtemps habité le président. Un autre regret revenait dans ses conversations : Michel Platini, enfant de Jœuf, aurait pu porter le maillot grenat. Adolescent, il avait passé un essai à Metz, mais des examens médicaux avaient conduit le club à ne pas le retenir. Il est parti à Nancy, avant de devenir l’un des plus grands joueurs français. Molinari savait rire de cette erreur, sans jamais prétendre qu’elle avait été anodine. Chez lui, l’humour servait souvent à raconter les blessures sans les effacer.
Des joueurs, des hommes
Son autorité était réelle, parfois rugueuse. Pourtant, ceux qui l’ont côtoyé insistent d’abord sur sa proximité. Bernard Zénier, devenu son gendre, en a livré un témoignage précieux dans notre édition de mars 2024. Il avait 16 ans lorsque Molinari était venu chez ses parents pour obtenir sa signature au FC Metz. Cinquante ans plus tard, il constatait que l’homme n’avait pas changé. « Il était un président qui aimait ses joueurs », soulignait l’ancien international. Zénier lui reconnaissait un flair remarquable, des réseaux solides et la capacité de bâtir une équipe performante avec un budget modeste. Surtout, il racontait que leurs rencontres familiales ne tournaient pas nécessairement autour du ballon. Voilà sans doute l’une des clés de sa popularité : le président ne voyait pas seulement des joueurs à travers les maillots. Il voyait des êtres, avec leurs familles, leurs fragilités et leurs projets. Cette attention s’étendait à la terre qui l’avait vu grandir. La Lorraine industrielle traversait, dans les années 1980, une crise profonde ; les fermetures d’usines et les restructurations bouleversaient des familles entières. Le 11 mai 1984, avant la finale de Coupe de France contre Monaco, Carlo Molinari a présenté son équipe à François Mitterrand. Près de dix mille Lorrains avaient gagné le Parc des Princes. Le président messin s’est alors adressé au chef de l’État : « Regardez ces gens. Vous savez qu’en Lorraine, on souffre. Je ne sais pas ce que vous pouvez faire mais ce que vous pouvez faire, faites-le. » Vianney Huguenot avait recueilli cette scène lors de leur entretien. Elle dit l’essentiel : derrière le football, Molinari voyait une population et sa dignité. Il aimait d’ailleurs rappeler que la présence des Grenats dans l’élite avait contribué à faire connaître Metz, jusque dans la bonne prononciation de son nom sur les antennes nationales. L’âge n’a pas rompu ce lien. En 2009, lorsqu’il a passé la main à Bernard Serin, il n’a pas quitté le club pour autant. On le retrouvait à Saint-Symphorien, attentif aux résultats, aux visages nouveaux, aux conversations d’après-match. Il regardait les transformations du football professionnel avec lucidité. À notre journaliste, il avait expliqué ne pas vouloir jouer les anciens combattants, tout en regrettant l’affaiblissement de certaines valeurs. En 2025, il plaisantait encore sur un petit dinosaure en plastique installé dans son bureau, clin d’œil à sa place parmi les derniers présidents « à l’ancienne ».
Un territoire endeuillé
L’annonce de sa mort a suscité des hommages qui dépassent le cercle sportif. Franck Leroy, Président de la Région Grand Est, a salué « une immense figure du sport lorrain et français », rappelant qu’il avait incarné le FC Metz pendant près de quatre décennies et inscrit son nom dans la fierté régionale. Patrick Weiten, Président du Département de la Moselle, a d’abord parlé de l’ami disparu : « Aujourd’hui, je perds d’abord un ami. Et cette disparition me touche profondément. » Il a évoqué les heures passées ensemble dans les tribunes de Saint-Symphorien, les émotions partagées et cette conception du football comme histoire de valeurs et d’appartenance. « Carlo était de ceux qui ne trichent pas avec leurs convictions », a-t-il insisté, rappelant la force de rassemblement d’un homme entier. François Grosdidier, Maire de Metz et Président de l’Euro-Métropole, a lui aussi exprimé sa stupeur : « Metz est en deuil. » Il se souvenait l’avoir vu, quelques mois plus tôt, enjamber une rangée de sièges au stade avec une agilité qui semblait défier ses 93 ans. « Je perds un vieil ami et Metz perd l’un de ses monuments du XXe siècle, le dernier de la génération de Jean-Marie Rausch », a-t-il confié. Le rapprochement est révélateur : au-delà de leurs fonctions, certains hommes deviennent des repères dans le paysage d’une ville. Le Maire a rappelé que Molinari avait accompagné plusieurs générations de joueurs et contribué au rayonnement de Metz bien au-delà des frontières mosellanes.
Une présence qui demeurera
Il reste des trophées, des photographies, des récits que l’on se transmet sans jamais se lasser. Il reste surtout une certaine manière de faire vivre un club : ne pas dissocier l’ambition de la loyauté, ni le résultat de l’attention portée aux personnes. Sur un mur de Saint-Symphorien, une fresque montre Carlo Molinari sous son éternel chapeau noir. Un prénom suffit : « Carlo ». Nul besoin de dérouler les années de présidence pour que les supporters reconnaissent celui qui a accompagné tant de joies et de peines. Dans Le Courrier Messin de mars 2024, le portrait de Vianney Huguenot portait cette formule : « J’ai du sang grenat. » Elle prend aujourd’hui une résonance nouvelle. Une histoire d’hommes, de ville et de mémoire, jamais oubliée. Le cœur de Carlo Molinari s’est arrêté. La mémoire qu’il a laissée, elle, continuera de battre au rythme du FC Metz.
Portrait de Vianney Huguenot en mars 2024 : https://courriermessin.fr/jai-du-sang-grenat/






