ÉDITO
J’ai parcouru la Lorraine et un peu l’Anjou cet été, traînassé sur les bords de la Moselle et de la Loire, brûlants. Pour relier un point à un autre, je recourais à une vieille berline, les sièges en skaï chauds bouillants et l’autoradio braillant des mauvaises nouvelles : incendies, assassins, canicule, Ukraine, Iran, la gauche, la coupe du monde, la droite, les présidentiables, tous ces gens à l’affût de nos voix, nos clics, nos vies, nos porte-monnaie, et les bavardants piaillant sur les réseaux, devisant sur la victoire de l’extrême droite et désignant pompeusement le coupable à lapider déjà.
Dans cet été à l’air de dernier été, là où l’aube trop tôt torride nous promet que tout va s’effondrer, pire que ce qu’il est écrit dans les gazettes matinales, j’ai croisé sur les berges de la Maine et de la Meuse des gens heureux. Et dans mon potager que j’ai parcouru aussi, j’ai rencontré de maigres tomates fissurées aux fesses, peinant à rougir mais gorgées de promesses, ainsi que des framboises jaunes miraculeuses encourageant la rhubarbe avachie à se ressaisir.
Et si tout n’allait pas si mal ?
J’ai passé l’été à m’interroger. Qui dit vrai ? Faut-il être optimiste ? Pessimiste ? Cynique ? Naïf ? Doit-on fuir ? Se claquemurer en ingérant l’intégrale de Koh Lanta ? Attendre ? Relever ses manches ? Affronter le réel ? Quel réel ? Celui des sondeurs ? Des banquiers ? Des poètes ? De ma voisine qui n’arrive pas à joindre les deux bouts, ni l’administration des télécoms par téléphone ?
Parmi les gens heureux, gracieux, radieux, beaux, rigolos que j’ai croisés cet été, il y a la clique des aficionados du docteur Coué – je vais bien, tout va bien – mais il y a celle des autres, enjoués, enthousiastes, chercheurs de solutions et quêteurs d’humanités, désignés hurluberlus, rêveurs ou idéalistes et souvent moqués par une troisième catégorie d’individus, qu’une époque glauque enfante à profusion : les moroses, sombres et cafardeux, souvent mélancoliques, mornes par dépit, par plaisir, par provocation ou par vocation.À ces trois catégories, ajoutons les va-t-en-guerre, les pacifistes, les défaitistes, les masculinistes à bretelles, féministes à porte-jarretelles, traditionalistes branchés et modernistes intégristes. Ce cocktail, kaléidoscopique, c’est la France ! Belle et rebelle, épuisante et inspirante, qui devra bien se mettre d’accord sur un nom en mai prochain, à l’élection présidentielle. Gageons que la campagne-foire d’empoigne nous amuse mais n’abîme pas l’image déjà écornée d’un pays exceptionnel, où la fierté d’être Français se joue sur une variété de gammes.






